QUESTIONS DIRECTES A FREDERIC BOYENGA LE 15 AVRIL 2010 

 

 
 

Interview réalisée à Bruxelles le 15 Avril 2010 par B. Amba Wetshi et publiée dans le Congo Indépendant (www.congoindependant.com)

Agé bientôt de 50 ans, docteur en droit public, Frédéric Boyenga Bofala est le président du parti UNIR-MN (Union pour la République/Mouvement national) dont le logo se présente sous la forme d'une carte du Congo-Kinshasa revêtue des couleurs des différents emblèmes qu'a eu le pays sous Joseph Kasa-Vubu, Mobutu Sese Seko et Laurent-Désiré Kabila. Dans un entretien avec notre journal, Boyenga évoque quelques sujets d'actualité.

"Nous nous opposerons à toute modification de la Constitution qui n'aura pour but que le maintien de M. Kabila au pouvoir"

Votre parti a organisé, début mars, à Bruxelles, une conférence qui a été animée par l'ex-sénatrice démocrate Cynthia McKinney et le journaliste camerounais Charles Onana, auteur de l'ouvrage «Ces tueurs tutsi au cœur de la tragédie congolais». Quel était l'objectif de ce «forum» ? 

L'objectif était de rassembler les Congolais – au-delà des clivages idéologiques - autour d'un thème relatif au désastre humanitaire qui se déroule dans leur pays. En 1997, Madame McKinney était l'envoyée spéciale de Bill Clinton, alors président des Etats-Unis, pour la Région des Grands Lacs. Charles Onana est un journaliste d'investigation. Ces deux personnes sont des témoins privilégiés de ce qui se passe au Congo-Kinshasa. Les deux orateurs devaient mettre à la disposition des Congolais les éléments en leur possession sur ce dossier fort complexe. Comme vous l'avez constaté, le public était composé non seulement des Congolais mais aussi des Rwandais, des Burundais et des Ougandais. Il y avait également des Européens. La présence des autres «frères africains» montrent que tout ne tourne pas rond dans leurs pays.

Certains participants ont été indignés d'entendre des intervenants congolais revenir à plusieurs reprises sur la question de savoir ce que les deux orateurs pouvaient faire pour «aider» le Congo à sortir de la situation actuelle. Qu'en dites-vous ?

Les Congolais ressemblent aujourd'hui à un peuple sans repères. Pour moi, la question posée est un appel de détresse que j'interprète comme suit : «L'homme politique congolais a échoué. Vous, les étrangers qui suivez la situation du Congo, ne pouvez-vous nous aider à trouver une solution à cette crise?» En définitive, c'est aux Congolais de tirer des enseignements à travers les réponses qui ont été données.

Quelle est, selon vous, la cause de l'apathie qui caractérise les forces politiques de l'opposition?

Il importe de distinguer l'«opposition institutionnelle» - c'est-à-dire celle qui est présente dans les institutions - et l'opposition que je qualifierai de «résistante». Il n'y a pas de confusion possible. Vous avez sans doute constaté que les partis qui se réclament de l‘opposition extérieure ne cessent de réclamer le Changement. L'UDPS le fait. Il en est de même de l'UNIR/MN et de l'Apareco. Il me semble que c'est plutôt l'opposition dite institutionnelle qui s'illustre par son mutisme. Il faut reconnaître que le Congo est dirigé par un exécutif omnipotent qui empêche l'opposition de disposer des espaces de liberté.

Il semble que le pouvoir ne se donne pas mais s'arrache…

Le pouvoir ne se donne pas dans un système dictatorial. Dans un Etat qui se veut démocratique, on n'a pas à donner le pouvoir. On doit l'exercer. Cette situation découle d'une certaine «compromission» d'une partie de l'opposition institutionnelle.

Un exemple ?

Je prends, à titre d'exemple, l'allocution que je qualifierai de «responsable» prononcée par le président du sénat lors de la rentrée parlementaire. Qu'a-t-on vu par la suite ? Ce discours n'a pas été suivi d'effet. L'actuel président du sénat est issu de l'opposition sous le label «indépendant». Pourquoi ce discours est-il resté lettre morte ? La réponse est simple : le détenteur du pouvoir, en l'occurrence l'actuel président de la République, ne tient pas compte de tout ce qui se dit de constructif sur la marche de l'Etat. Il a ses objectifs à lui. 

Dans une précédente interview avec notre journal, vous avez laissé entendre que «Joseph Kabila est chargé d'une mission». Persistez-vous dans cette opinion ?

Absolument ! M. Kabila est chargé d'une «mission».

Quelle est la nature de cette mission?

Sans vouloir lui faire injure, je tiens à affirmer ici que M. Kabila n'a pas les ressources requises pour diriger le Congo, un pays qui sortait par ailleurs d'une crise grave. Neuf ans après, la preuve est faite qu'il n'a aucune vision. Il fait ce qu'«on» lui dit de faire : entretenir l'instabilité au Congo. C'est ça la véritable mission qui lui est confiée. Je constate par ailleurs que sa présence à la tête de l'Etat a fini par désacraliser la fonction de président de la République. Et ce, par la désinvolture avec laquelle il exerce le pouvoir. Je me pose des questions sur la vision de M. Kabila sur la société congolaise. Il a accédé à la magistrature suprême en 2001. Cela fait bientôt dix ans. Depuis neuf ans, M. Kabila dirige le Congo sans repères. «Quelqu'un» avait pourtant dit qu'il représente «l'espoir pour le Congo»… 

C'est l'ancien commissaire européen Louis Michel qui l'a dit…

Oui. En tant qu'«espoir du Congo», il aurait pu, durant ce laps de temps, trouver, au moins, les réponses à la crise qui frappe notre pays depuis 1996. Je cherche en vain le changement intervenu dans un seul secteur national. Quel est l'état de l'enseignement aujourd'hui? Pourquoi neuf ans après, les Congolais ne disposent-ils toujours pas d'une carte d'identité? Cette lacune ne participe-t-elle pas au «plan de balkanisation» du pays par la fragilisation de la cohésion nationale? Jetons un regard sur les missions officielles assignées à M. Kabila. Ces missions sont : mettre fin à la guerre ; normaliser les relations avec les pays voisins et promouvoir la communion nationale. Voici ce qu'on peut retenir du bilan de ces neuf ans : les prisons sont pleines, la violence au quotidien, les arrestations arbitraires. Au moment où je vous parle, il y a des pères et des mères de famille retenus contre leur gré dans certains hôpitaux de Kinshasa du fait de non paiement des frais médicaux. Pendant ce temps, on apprend que le gouvernement congolais a donné un chèque de deux millions cinq cent mille dollars à Haïti. Tout ceci fait partie de la «mission officieuse» de M. Kabila. Le jour où le Congo retrouvera sa stabilité, certains intérêts occultes seront mis à mal. Je persiste et signe : M. Kabila n'est pas l'homme qu'il faut pour diriger un pays comme le Congo. On ne s'improvise pas chef d'Etat. Ceux qui l'ont propulsé à la tête de ce pays savent bien pourquoi. La «mission» que j'ai évoquée. Je peux vous assurer qu'aussi longtemps que M. Kabila sera à la tête de notre pays, il sera difficile de rétablir la coexistence pacifique dans la Région des Grands Lacs. Il faut craindre que les rapports bilatéraux se détériorent également avec l'Angola.

Revenons un peu au bilan de neuf ans. Des partisans de Kabila clament que ce bilan est tout à fait positif. Ils citent à l'appui «plusieurs chantiers ouverts»…

Cette question est minimaliste. Je veux bien qu'on réfectionne les grandes artères de la capitale. Ces actions étaient-elles plus urgentes que l'amélioration de la qualité de vie de la population? Ne fallait-il par commencer les «Cinq chantiers» par la santé, l'éducation, la justice? J'ai du mal à comprendre que les Congolais manquent de l'eau courante alors que leur pays est baigné par un des plus grands fleuves du monde.

Il est de plus en plus question de la révision de la Constitution. Dans une interview accordée à l'hebdomadaire «Jeune Afrique», l'actuel ministre du Plan demande l'accroissement des prérogatives du chef de l'Etat et la révision à la hausse du mandat présidentiel. Quel est votre avis ?

Il ne suffit pas d'avoir été à la tête de l'Assemblée nationale par opportunisme pour prétendre maîtriser les questions constitutionnelles. La volonté exprimée de réviser la Constitution démontre deux choses. Primo : la Loi fondamentale en vigueur n'a pas été l'oeuvre des citoyens congolais. Ceux-ci l'ont accepté sans vraiment appréhender tous les contours des différentes dispositions. Si les Congolais avaient sérieusement lu ce projet, on n'allait pas enfermer un pays qui est en plein processus de reconstruction dans une «Constitution rigide». L'article 220 témoigne de cette rigidité. Cette Loi fondamentale portait en elle-même les germes de l'instabilité politique. Notre parti l'avait dit. 

Etes-vous pour ou contre la révision constitutionnelle? 

Par principe, je ne peux pas m'opposer à la révision de la Constitution. En revanche, on ne doit pas toucher aux dispositions relatives notamment au mandat présidentiel. Aux Etats-Unis, le mandat présidentiel est de quatre ans. M. Kabila a déjà passé neuf ans au pouvoir. ça suffit ! Les modifications envisagées sont inacceptables. Si M. Kabila et ses partisans persistent dans leur projet, le principe de parallélisme de forme et de compétence doit les obliger à poser la «question préalable» au peuple congolais. Ce peuple a approuvé, par référendum, l'actuelle Constitution. La question serait simple : Pensez-vous que telles dispositions constitutionnelles peuvent faire l'objet d'une modification ? Il va sans dire que les amendements envisagés dépendront de l'expression de la volonté du corps électoral. 

Et si le gouvernement ne suivait pas cette procédure ?

On s'y opposera.

Par quel moyen ?

Je ne réponds pas à cette question. Je peux cependant vous dire que le temps où M. Kabila était ménagé est terminé. Il est temps que les Congolais se départissent du langage de la peur pour adopter celui de l'engagement. M. Kabila ne peut pas terroriser toute la nation congolaise. Voudrait-il lui aussi exercer le pouvoir d'Etat pendant 32 ans ? En tous cas, nous nous opposerons à toute modification de la Constitution qui n'a pour but que le maintien de M. Kabila au pouvoir.

Le gouvernement a annoncé qu'il va financer lui-même les élections législatives et présidentielles…

C'est de l'aventurisme. L'objectif se résume à la reconduction de ceux qui sont au pouvoir.
La tricherie serait ainsi plus aisée en l'absence d'un droit de regard de la communauté internationale qui ne cache plus la piètre estime qu'elle porte à l'égard des dirigeants congolais. C'est un rêve onirique. 

Le gouvernement demande le retrait de la Mission de l'Onu au Congo d'ici à juin 2011. Quel est votre commentaire ? 

La Monuc n'est pas exempt de blâmes. Est-ce pour autant qu'il faille exiger son départ? Je perçois des arrières-pensées d'ici. Je peux vous dire que le départ de la Mission onusienne dans l'état actuel du Congo ne pourrait qu'accentuer l'instabilité. Or, M. Kabila a besoin de l'instabilité pour se légitimer. Le Congo n'a pas d'armée. Cette lacune est délibérée. Que l'on se comprenne bien. Je ne suis pas entrain de vous dire que la Monuc doit rester ad vitam eternam au Congo. Je profite de cette occasion pour demander aux Congolais de reprendre l'initiative.

Que doivent-ils faire ? 

Si nous voulons que la Monuc reste, nous devons proposer à la communauté internationale un nouveau plan de sortie de crise. Notre parti a déjà élaboré un projet. Ce document sera mis à la disposition des Congolais avant sa transmission à la communauté internationale. En clair, le maintien de la Monuc doit être dans le cadre d'un plan de paix et de pacification de la Région. Un plan conçu par les Congolais. Ce plan doit être limité dans l'espace et dans le temps. Sans la pacification de la Région des Grands Lacs et sans l'éradication de la politique de l'exclusion, nous n'arriverons pas à renforcer la cohésion nationale. 

Qu'entendez-vous par "exclusion"?

Si vous visitez la prison de Makala, vous y trouverez des personnes détenues depuis cinq ou six ans sans jugement, dans des conditions effroyables. Sans vouloir verser dans un quelconque régionalisme, je peux vous dire que la majorité de ces prisonniers est originaire de la province de l'Equateur. Il y a aussi des «si des «swahiliphones». Les cachots de l'ANR sont remplis d'individus arrêtés de manière arbitraire. Tout ex-membre des Forces armées zaïroises est perçu comme un putschiste potentiel. Je voudrais mettre en garde les responsables de l'ANR et ceux de la DGM sur tous ces abus. Je leur dit : «Vous êtes entrain de faire un sale boulot qui se retournera tôt ou tard contre vous. Vous faites preuve d'un excès de zèle digne des «Kapo» et autres «collabos» à l'époque nazi. Je vous invite à retrouver votre éthique professionnelle». Ces responsables doivent savoir qu'il n'y a plus d'impunité dans le monde d'aujourd'hui. Ils fabulent des accusations pour plaire à leur «chef». 

Avez-vous des cas précis?

Je ne peux pas donner des détails dans une interview. Mais les responsables de ces «services» savent de quoi je parle. Il y a plusieurs anciens militaires démobilisés qui avaient adhéré à l'UNIR/MN. Ils croupissent à Makala. Les «services» ont arrêté des gens simplement parce qu'ils me sont proches. Certains ont péri en détention. J'en souffre. 

Certains de ces militaires avaient pourtant regagné le pays suite à la promulgation de la loi d'amnistie…

Je peux vous citer le nom de l'un d'eux qui me tient particulièrement à cœur. Il s'agit du capitaine Kelly Itulu Bolemba.

Que lui reproche-t-on?

Rien. Il lui est reproché d'avoir servi dans les Forces armées zaïroises et d'être originaire de l'Equateur. C'est le sort des ex-Faz. A l'issue du «procès Kalume», dans les années 70, le président Mobutu avait exclu de l'armée des officiers originaires du Kasaï et de Bandundu. C'était une mauvaise décision. Une erreur. Je pensai franchement que ceux qui avaient décrié le régime Mobutu allaient instaurer un véritable changement, une rupture avec l'ordre ancien. Je constate que les mêmes erreurs persistent. Vous me direz que le chef d'état-major général des FARDC est un «équatorien». Lorsque Mobutu épurait l'armée, il y avait aussi un certain général Célestin Ilunga à ses côtés. Chacun veille sur ses intérêts. 

Cette question nous amène tout naturellement sur le conflit né fin octobre dernier à Dongo entre les Enyele et les Lobala. Qu'en savez-vous ? 

A Kinshasa, on parle des «insurgés Enyele». En réalité, on veut cacher la vérité sur le nombre des victimes enregistré dans les rangs des Forces armées de la RD Congo et de la police lors de l'attaque de Mbandaka. Je ne suis pas habilité à parler au nom du mouvement appelé les «Patriotes résistants Congolais». Je peux cependant vous assurer que le fond du problème dépasse le cadre d'une querelle autour d'un «étang poissonneux». Il n'existe aucun problème interethnique dans la province de l'Equateur. D'autre part, je vois mal les Enyele quitter le territoire de Kungu, dans le district du Sud Ubangi, pour opérer un raid à Mbandaka en plein «pays mongo». Cette affaire est plus grave qu'on ne le pense.

Peut-on parler de l'existence d'un mouvement insurrectionnel ?

(Silence). Tout ce que je peux vous dire c'est que cette «situation» existe bel et bien. Je l'ai dit précédemment que Kabila ne se légitime que par l'instabilité. Et que la Monuc tient à rester au Congo parce que la situation est loin d'être stabilisée. Si un moment, on se décide, dans chacun des deux camps, de créer un «petit mouvement insurrectionnel» qu'on pourrait maîtriser par la suite. Les Congolais qui ne sont plus dupes vont retourner, au profit du Congo, cette action qui n'était au départ qu'une manipulation. On oublie souvent qu'on ne maîtrise pas tout et qu'un mouvement peut échapper à son initiateur. Je ne suis pas entrain de vous dire que les faits se sont passés ainsi à Dongo. 

Si je vous comprends bien, au départ c'est Kabila qui avait lancé un «mouvement insurrectionnel» à Dongo ?

Je n'ai pas dit ça. J'ai fait une démarche «hypothético-déductible». Ce sont des hypothèses. Et l'autre hypothèse est que les Congolais eux-mêmes se sont dits que le moment est venu de mettre fin à cette «aventure». A l'Est, un tel mouvement ne pourrait pas réussir à cause de la compénétration des tribus et ethnies. L'Equateur est une région où la population présente une certaine homogénéité par l'utilisation d'une même langue : le lingala. Il me paraît assez étrange que ce mouvement quitte Dongo pour aller à Makanza où il annonce l'attaque de Mbandaka. Sans la moindre réaction. Je répète que je ne suis pas le porte-parole de ce mouvement. Je constate simplement qu'il y a des Congolais qui ont pris la résolution de saisir une opportunité qui leur a été offerte… 

Que savez-vous à propos de l'attaque de Mbandaka?

Je l'ai appris vers 4 heures du matin.

Qui, selon vous, serait derrière cette action?

Des citoyens congolais. Il y a des citoyens congolais qui estiment que le moment est venu de mettre fin à cette «aventure» qui dure depuis neuf ans. Le régime de Kabila ne jouit plus de la considération de la communauté internationale. Nous ne devons pas laisser à cette communauté internationale le soin de résoudre nos problèmes. Le président Barrack Obama l'a dit : «Aucun pays ne s'est développé grâce à l'aide extérieure». Nous devons changer les choses en présentant un véritable projet.

L'objectif de ce «mouvement» consiste-t-il simplement à faire le coup de feu ou à renverser le régime en place ?

Quel est l'intérêt de faire le coup de feu ? Vous devez savoir que les Forces armées zaïroises comptaient dans ses rangs des combattants bien formés. Notre parti avait proposé l'organisation des états-généraux des forces armées. J'ai appris que l'ancien général Monzili aurait réalisé une étude dans le même sens. Le pouvoir en place ne veut rien savoir. Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire en apprenant que M. Kabila s'est rendu à Mbandaka pour présider un «Conseil de défense». Tout ceci n'a pour but que d'endormir l'élite congolaise. J'ai toujours refusé de m'incliner face à ce que j'appelle «la fatalité de l'engagement au kabilisme joséphite». C'est le refus de l'opinion du genre «les Occidentaux ont jeté leur dévolu sur Joseph Kabila, si vous n'êtes pas avec lui, vous êtes hors-jeu.» J'ai toujours refusé de m'allier à un homme qui n'a aucune vision pour changer la société congolaise. Nous avons dans ce pays des gens capables de changer les choses. Mais ils sont terrorisés. Je voudrais appeler l'attention de mes concitoyens sur le fait que tous ceux qui sont dans les institutions du pays ne sont pas des «traîtres» et des «vendus». Il y a aussi des vrais patriotes qui partagent le souci de changer les choses. Mais, ils sont isolés. Il est temps que les Congolais réalisent que Kabila a démontré en neuf années son incapacité à diriger un pays aussi important, au plan régional, que la RD Congo. Il est temps de mettre fin à cet aventurisme. 

Par la voie des urnes ou la violence ?

Si les prochaines élections étaient organisées dans les mêmes conditions que celles de 2006, je me tiendrai en dehors du jeu politique. En 2006, je connaissais bien avant le nom de celui qui allait être proclamé «vainqueur» de la présidentielle. Si les autres candidats nous avaient écouté à l'époque, Kabila allait rester tout seul comme candidat. Pourquoi s'engager dans un scrutin où l'on sait qu'on est déjà perdant ? Perdant non pas parce que l'adversaire est meilleur. La preuve est que le président sortant avait refusé d'affronter son challenger lors d'un débat. Il a ainsi privé aux Congolais l'occasion de choisir entre deux projets. 

Votre parti va-t-il présenter des candidats aux élections prévues en 2011 ?

Notre parti pose quelques conditions : l'organisation d'un recensement de la population et la délivrance d'une carte d'identité. Il n'est pas question d'aller aux élections en l'absence de d'une armée républicaine et d'une véritable police nationale. Nous ne voulons pas servir de caution pour légitimer celui qui est au pouvoir. 

Votre parti entretient-il des contacts avec le mouvement qui vient d'attaquer Mbandaka ?

L'UNIR/MN est en contact avec tous les Congolais ouverts au Changement. M. Kabila est incapable de donner des réponses aux véritables questions. Va-t-il continuer à envoyer des policiers qui se font massacrer par des mouvements insurrectionnels ? Pourquoi est-il incapable de rassembler et d'harmoniser les intérêts d'un peuple? Ce qui vient de se passer à Mbandaka pourrait survenir au Bas-Congo ou dans le Kasaï. Je crois pouvoir vous dire que l'urgence au Congo aujourd'hui ce n'est nullement l'organisation des élections. Il s'agit de mettre les Congolais ensemble pour débattre de ce qui ne va pas. Adolf Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes. Aussi longtemps que les Congolais n'auront pas rétabli le sentiment d'appartenance à une même famille, les élections ne serviront à rien.

Si je vous comprends bien, les Congolais doivent d'abord consolider les institutions du pays avant d'aller aux élections censées être l'aboutissement d'un processus…

Bien entendu. La démocratie reste un processus. Dans un Etat comme le nôtre, l'élection n'est pas synonyme de démocratie. Elle n'est faite que pour légitimer un homme. En tous cas, nous n'accepterons plus de légitimer un homme sans projet ni grand dessein pour le Congo. J'ai cinquante ans comme le Congo. Il me reste encore une trentaine d'années à vivre. Que puis-je faire pour mon pays ?

Que pensez-vous justement des festivités prévues pour ce cinquantième anniversaire de la proclamation de l'indépendance ?

Le Congo d'aujourd'hui passe pour le pays de toutes les frivolités. Comment pourrait-on organiser des réjouissances populaires alors que le pays ressemble à une famille en deuil ?

Etes-vous pour ou contre la visite du roi Albert II ?

Cette visite m'est indifférente. Le roi des Belges défend les intérêts du royaume de Belgique au même titre que le président Nicolas Sarkozy défend ceux de la France. C'est aux Congolais de défendre les intérêts du Congo. Le drame de mes concitoyens est qu'ils veulent que le reste du monde les aime. Nous devons, en tant que Congolais, faire en sorte que notre pays retrouve toute la considération. Toute la respectabilité. 

Que faire ?

Il faut mettre fin au régime pitoyable qui est à Kinshasa. Il n'y a rien d'autre à faire. De deux choses l'une. Soit, le régime décide lui-même de se réformer en faisant prévaloir l'intérêt général, la souveraineté nationale et la reconstruction. Soit, le régime reste tel quel. Dans ce cas, nous le combattrons. Par tous les moyens. 

Des informations difficiles à vérifier laissent entendre qu'après Mbandaka, une grande ville du pays pourrait faire l'objet d'un raid. Qu'en savez vous ? 

Le problème n'est pas là. Les assaillants peuvent aller là où ils veulent dans un pays démuni d'une armée digne de ce nom. La Monuc vient d'envoyer une sorte de message à Kabila : «Sans moi, vous n'êtes rien». D'ailleurs, on parle de plus en plus du remplacement d'Alan Doss. Cela veut dire que la Mission onusienne est encore là. Tant que Kabila sera à la tête du Congo, ce pays ne retrouvera jamais la «normalité».

A propos de Kabila, un rapport rédigé par l'Internal Crisis Group parle d' «enlisement démocratique» en RD Congo et de dérive autocratique. Quel est votre commentaire ?

Après le «coup de force» de Kinshasa qui a vu le départ du sénateur Jean-Pierre Bemba, je me suis dit que le régime que la communauté internationale a financé n'a produit qu'une «voyoucratie». La réalité est pire que ce que les organisations non gouvernementales décrivent. Je demande aux concitoyens qui évoluent dans les institutions de mettre l'intérêt national au-dessus de leurs intérêts égoïstes. Le régime en place n'est pas éternel. Nous avons le précédent avec la chute du président Mobutu. La communauté internationale attend de nous un projet de Changement. Un seul homme peut-il prendre toute la nation congolaise en otage ? Je tiens à saluer les députés et les sénateurs de l'Equateur qui ont dit «non !» pour que les choses changent. Si tous les acteurs socio-politiques agissaient de la sorte, notre pays aura franchi un grand pas. Si Kabila remportait des élections réellement libres, démocratiques et transparentes, tous les démocrates ne pourraient que s'incliner. En revanche, si les tripatouillages de 2006 devaient être réédités, nous nous opposerons. M. Kabila n'a fait que désunir les Congolais. Laissez-moi vous rappeler que lors des élections générales en 1965, le parti «Conaco» du Premier ministre Moïse Tshombe a été plébiscité dans la province de l'Equateur. C'est vous dire que nous avons toujours vécu dans une certaine harmonie. Sous la Deuxième République, les fonctionnaires originaires du Nord travaillaient à l'Est, ceux du Sud étaient affectés à l'Ouest et vice-versa. Ce brassage a créé la cohésion nationale. Je suis attristé d'entendre que l'Est a voté massivement en faveur de Kabila parce qu'il parle swahili et que l'Ouest a choisi Bemba parce qu'il est lingalophone. Notre peuple doit éviter l'esprit revanchard. 

Que pensez-vous de la relance au pas de charge de la CEPGL ? Apparemment, les Etats membres s'acheminent vers la libre circulation des personnes et des biens…

On ne peut pas passer à la phase de la libre circulation des personnes et des biens aussi longtemps que le Congo n'aura pas mis en place des mécanismes de contrôle des populations à ses frontières. L'Union européenne qui sert de modèle n'a pas été construite de cette manière. Elle a commencé par un «Marché commun» avant d'arriver à une «Union». Un Etat fragile comme le Congo ne doit pas accepter cette précipitation. Nous devons aller vers l'intégration régionale. Mais pour atteindre cet objectif, les Congolais doivent d'abord pacifier leur pays et être sûrs que la Région des Grands Lacs est également pacifiée. Il faut que les réfugiés hutus qui sont sur notre territoire regagnent leur pays d'origine et inversement. Les FDLR doivent partir. Le Congo doit avoir comme objectif d'arriver à une «union» avec ses neuf voisins. Mais le processus d'«unification» ne pourrait être enclenché que lorsque la pacification sera effective. L'Africain a le grand défaut de copier pour copier. A-t-on recensé la population congolaise ? A-t-on identifié les Rwandais vivant au Congo ?

En octobre 1996, Pasteur Bizimungu, alors chef d'Etat rwandais, avait exigé l'organisation d'une «Conférence de Berlin II» pour revoir le tracé des frontières…

On ne touche pas aux frontières héritées de la colonisation. Où irons-nous si la Suisse exigeait d'occuper la Savoie en prétextant que son territoire était exigu ? Savez-vous que la France réclamait la Sarre pendant que l'Allemagne lorgnait sur l'Alsace-Lorraine ? 

Voulez-vous dire que la relance de la CEPGL est précipitée ?

C'est même prématuré ! Il n'y a pas de CEPGL qui tienne tant que la partie orientale du Congo sera instable. Agir autrement revient à nuire aux intérêts du Congo. Nous devons normaliser la situation régionale. Nous devons nous réconciler avec le Rwanda et l'Ouganda. J'ai toutefois la conviction que cette réconciliation ne pourra avoir lieu tant que M. Kabila sera au pouvoir.

Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi